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Durant quinze ans, le sociologue Romain Pudal a également été pompier volontaire. De cette expérience, il a tiré une étude inédite sur l’univers des pompiers, qu’il vient de publier dans son livre « Retour de flammes ». Il y brosse un portrait passionnant de ces combattants du feu, aussi bien secouristes que créateurs de lien social.

Un sociologue à la caserne, ce n’est pas très courant. Quel parcours avez-vous suivi pour devenir sociologue-pompier ?
Romain Pudal : 
J’ai intégré les sapeurs-pompiers de Paris dans le cadre de mon service militaire, qui interrompait mes études de sociologie. J’ai découvert chez les pompiers un fort esprit de camaraderie et un engagement sans faille pour autrui qui m’a poussé à m’engager comme volontaire en grande banlieue à la suite de mon service, en 2002. En parallèle, j’ai poursuivi mes études : j’ai passé un DEA d’épistémologie des sciences sociales à Paris -V, suivi d’une thèse. J’ai ensuite intégré le CNRS en 2012 comme chargé de recherche, affecté au Curapp-ESS. Côté pompier, je suis passé de sapeur deuxième classe à sergent. J’ai quitté le corps en 2016.

Quelle méthode avez-vous suivi pour collecter vos informations ?
R. P. : 
J’ai tout simplement vécu le quotidien des pompiers pendant quinze ans : j’ai pratiqué le métier comme n’importe quel autre de mes collègues à raison d’au moins une garde de 24 heures par semaine, souvent bien plus (vacances, fêtes, émeutes, etc.). On peut donc parler de véritable ethnopraxie, c’est-à-dire d’une routine partagée avec les sujets de mon étude… J’ai ajouté à cela de la récolte de nombreux documents (photos, textes, SMS, liste de diffusion entre pompiers, etc.), et j’ai également mené plusieurs entretiens plus complets sur les trajectoires de chacun.

Dans l’imaginaire collectif, le pompier est un combattant du feu et un secouriste des situations d’urgence (accidents de la route, attentats…). Mais votre étude révèle que dans le quotidien du pompier, ces cas de figure sont en réalité minoritaires…
R. P. :
 En effet : dans 80 % des cas, les pompiers interviennent pour porter secours à des personnes souffrant de malaises, de problèmes psychologiques, à des SDF à qui les gens n’osent s’adresser et qui préfèrent appeler les pompiers pour s’en occuper, à des pères de famille dépressifs, à des gens qui font une tentative de suicide à la suite de séparations, des gens touchés par le chômage ou encore la pression au travail… Bref, bien plus que nous ne gérons les incendies et les accidents, nous répondons à toutes les formes de détresse qui s’expriment dans notre société actuelle. Et, à mesure que le chômage et la pauvreté augmentent, cette tendance va en s’accroissant.

POUR ILLUSTRER LE PAPIER: « UNE NUIT AVEC LES POMPIERS DE PARIS: ENTRER EN COURANT DANS DES VIES »- Des sapeurs-pompiers de la 5ème compagnie des pompiers de Paris interviennent au domicile d’un homme qui vient de subir un malaise à Neuilly dans la nuit du 10 au 11 février 2006. AFP PHOTO JOEL SAGET / AFP PHOTO / JOEL SAGET

Les pompiers se sentent-ils dans leur rôle, par exemple quand ils interviennent pour relever un SDF qui a trop bu et lui remonter le moral ?
R. P. : 
C’est une question qui occasionne des débats sans fin dans les casernes. Une bonne partie des pompiers, dont je fais partie, considère que, dans ces moments-là, on est précisément dans notre rôle : celui de porter secours à quiconque en a besoin, de répondre à tout type de détresse, sans porter le moindre jugement. Ce faisant, nous créons du lien social, nous redonnons parfois le goût de vivre à quelqu’un de désespéré, ce qui est finalement aussi utile que d’éteindre un feu. D’ailleurs, au cours de mes années chez les pompiers, j’ai été frappé par leur humanisme et la psychologie fine dont ils font preuve en toute situation, même s’ils n’ont jamais reçu aucune formation en la matière. Si on retrouve ces qualités humaines chez tous les pompiers, certains se sentent néanmoins frustrés de passer de plus en plus de temps à « faire de la psychologie », au détriment de missions plus « viriles », qui collent davantage à l’image d’Épinal du pompier. Soulignons que, plus une caserne est sous pression, plus ce sentiment est exprimé. Il faut dire que lorsque, sur une garde de 24 heures, on fait de 20 à 30 sorties, qu’on n’a même pas le temps de poser notre sac et de manger et que, sur ces 25 sorties, une bonne partie est due à des « cas sociaux » ou des petits bobos, on a moins tendance à la tolérance…

Lors d’une vacation, les pompiers volontaires sont payés entre 5 et 7 euros de l’heure. Et encore, il s’agit là de l’indemnité maximale.

Vous soulignez d’ailleurs que la reconnaissance envers les pompiers, notamment les volontaires, n’est pas à la hauteur de leur dévouement, et de la pression constante qu’ils subissent.
R. P. :
 Il faut savoir que 80 % des pompiers sont des pompiers volontaires. Contrairement aux professionnels, l’activité de pompier n’est pas leur activité principale. Ils n’ont ni la sécurité de l’emploi ni un salaire fixe. Ils sont payés à la vacation. Ou plutôt, ils sont indemnisés : lors d’une vacation, ils sont payés entre 5 et 7 euros de l’heure. Et encore, il s’agit là de l’indemnité maximale. Ce tarif peut tomber à 2 ou 3 euros de l’heure en fonction du moment de la journée ou de la nuit… Même si cela peut contribuer à arrondir les fins de mois des étudiants, des chômeurs ou des intérimaires, il est évident qu’à ce tarif-là, on ne s’engage pas comme pompier volontaire pour l’argent. On le fait essentiellement par vocation, par dévouement. Des valeurs fortes, dont les dirigeants profitent. Sans l’engagement des pompiers volontaires (ils sont aujourd’hui environ 200 000), ce service public que les citoyens considèrent comme un acquis n’existerait tout simplement pas. Il serait donc souhaitable de leur montrer en effet plus de reconnaissance

De quelles manières selon vous ?
R. P. :
 Un grand nombre de pompiers souhaiteraient des indemnités décentes, l’accès à des logements sociaux ou encore davantage de débouchés. Aujourd’hui, un volontaire qui veut devenir professionnel doit, malgré l’expérience acquise sur le terrain durant des années, passer un concours de la fonction publique. Et il n’y a évidemment que très peu de places. Via les entretiens que j’ai menés, j’ai compris que des collègues avaient été recalés au concours pour une raison physique obscure. La même raison qui, si elle était rédhibitoire pour passer pro, ne l’était bizarrement pas pour continuer à monter dans un camion en tant que volontaire… Traduisez : « Je ne veux pas te donner un vrai salaire pour que tu sois pompier, mais je veux bien que tu restes, pour 120 euros la vacation de 24 heures. » C’est de l’exploitation qui ne dit pas son nom. Il ne s’agit pas de titulariser 200 000 pompiers – on nous répète à l’envi que le budget de l’État et des collectivités territoriales ne s’en remettrait pas –, mais mon travail m’a montré qu’il faudrait au moins questionner les pompiers sur leurs aspirations, leurs besoins, afin de savoir qui parmi les volontaires souhaite passer professionnel (j’estime la proportion à 60 % parmi ceux que j’ai côtoyés), qui a besoin de l’indemnité des vacations, si faible soit-elle, pour boucler ses fins de mois, etc. Mais évidemment, en posant ces questions, on s’expose à obtenir des réponses dérangeantes…

MANIFESTATION DES POMPIERS POUR UNE RECONNAISSANCE DE LA DANGEROSITE ET DE LA PENIBILITE DE LEUR PROFESSION. PARIS, FRANCE, 25 MARS 2004 | 004630_007 © Francesco ACERBIS / SIGNATURES Inconnue

Pourquoi, malgré ces conditions difficiles, y a-t-il encore autant de candidats pour devenir pompier volontaire ?
R. P. : 
Parce que, contrairement à ce que l’on entend souvent dans la bouche des Cassandre et de sociologues trop pressés, notre société n’est pas devenue un repaire d’individualistes ! Les pompiers volontaires sont la preuve qu’il y a toujours autant de gens prêts à porter secours à autrui, quitte à en perdre la vie. L’empathie dont font preuve les pompiers sur le terrain est d’ailleurs frappante, une sensibilité qui tranche avec le côté très viril des casernes. Quand on rentre après avoir sauvé des vies, même si on est très fiers et très touchés, on ne s’en vante pas, mais on enchaîne les plaisanteries au sujet de « l’inter » (l’intervention) qu’on vient de mener. C’est aussi ce fort esprit de camaraderie, cet esprit de corps qui attire des candidats. Quand on est chez les pompiers, on fait partie de la « famille », ce qui est très réconfortant.

Une famille, voire une classe sociale à part entière !
R. P. : C’est vrai que les pompiers forment un groupe très homogène : ce sont majoritairement des jeunes hommes « blancs » issus de milieux populaires et petites classes moyennes. Cela renforce les mouvements de socialisation au sein du groupe et contribue à créer des oppositions, voire des rejets d’autres classes sociales. Ainsi, les pompiers sont particulièrement critiques envers ceux qu’ils appellent les « cas sociaux » et les « assistés » (même s’ils leur portent volontiers secours !) ainsi qu’envers les dirigeants (politiques, grands patrons) qu’ils considèrent comme carriéristes et individualistes, ce qui est contraire aux valeurs qu’ils défendent.

EQUIPE DE GARDE AU RASSEMBLEMENT DANS LA BONNE HUMEUR, CENTRE DE SECOURS DE BREVAL, YVELINES (78), FRANCE

Peut-on aussi parler de rupture entre les pompiers et une partie des jeunes des cités ?
R. P. : On note sans conteste une incompréhension assez lourde, qui s’est cristallisée lors des émeutes de 2005. Aujourd’hui, on compte extrêmement peu de ces jeunes dans les rangs des pompiers. Et, puisque ces derniers sont considérés comme des représentants de l’État, voire, à tort, des forces de l’ordre, certaines interventions dans les cités se passent encore mal. Les camions sont parfois la cible de jets de projectiles, ce qui peut renforcer une forme de racisme épidermique au sein de certaines casernes. C’est dommage car, à certains égards, ces deux mondes ne sont finalement pas si éloignés l’un de l’autre. Ils ont en commun le côté viril, guerrier, la dévotion au groupe, mais aussi l’humour, la « tchatche ». Je suis persuadé que l’on pourrait créer des passerelles pour les rapprocher. Par exemple en accueillant des jeunes « en difficulté » à la caserne, le temps d’un stage. Ces initiatives existent déjà et donnent souvent de bons résultats, mais elles se font sur le principe du volontariat (encore !) et les pompiers n’ont que peu de temps disponible. Il faudrait y consacrer de vrais moyens et une vraie politique.

Le modèle des pompiers à la française est très particulier : non seulement il est principalement basé sur le volontariat, mais il regroupe de nombreux savoir-faire – combattant du feu, secouriste, mais aussi guérisseur social ! Comment ce modèle est-il perçu à l’étranger ?
R. P. : Les Canadiens et les Américains ont beaucoup de mal à nous comprendre ! Là-bas, les pompiers sont pour beaucoup des professionnels et uniquement des combattants du feu (firefighters). Ils ne s’occupent pas de faire du secourisme (les paramedics s’en chargent), encore moins de créer du lien social dans la rue. Lorsque j’effectuais mon stage chez les pompiers de Montréal, j’entendais régulièrement ce genre de remarques : « Durant vos vacations, vous pouvez sortir pour aller éteindre un feu et, juste après, pour aller réconforter un SDF !? Mais alors, vous sortez en permanence ! » Je me souviens que les pompiers canadiens me demandaient aussi comment nous faisions pour réconforter les gens désespérés, quels mots nous choisissions. S’il est vrai que certains collègues aimeraient aller plus souvent au feu, et moins souvent dans la rue, les pompiers français sont, dans leur ensemble, fiers de leur polyvalence, fiers de pouvoir porter secours à la société sous quelque forme que ce soit.

Source de l’article : lejournal.cnrs.fr

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