La Corse est la cible des incendiaires surtout en Haute-Corse où l’on constate une hausse des mises à feu. Mais le déficit de pluviométrie et les vents violents qui ont balayé la région sont les causes d’un été noir pour les pompiers

Le désastre crève les yeux. Plus de 6 000 hectares de végétation (dont 4 500 rien qu’en Haute-Corse) transformés en cendres, des paysages lunaires, des agriculteurs sinistrés… Deux incendies, par leur violence, leur vitesse de propagation et leur ampleur hors norme, résument à, eux seuls, cet été, cette catastrophe écologique : plus de 2 100 hectares ravagés entre Olmeta-di-Tuda et Biguglia, environ 1 800 entre Ogliastro, Sisco et Pietracorbara.

Le bilan humain est, pour l’heure, bien moins lourd. On ne déplore, jusqu’à présent, aucun décès. Mais le traumatisme psychologique est cependant très important pour nombre de riverains qui ont vu, avec effroi, les flammes arriver aux portes de leur maison et leur jardin partir en fumée. À Biguglia, un homme n’a pu que constater la destruction du mobile-home où il résidait. Des agriculteurs, en particulier des éleveurs, ont subi un grave préjudice avec la destruction d’une partie de leur cheptel, de leur matériel, de leurs locaux, des terres qu’ils exploitent. Ce désastre a suscité une grande émotion et un remarquable élan de solidarité à travers la Corse où les énergies se sont fédérées pour apporter soutien matériel et moral aux sinistrés.

“Les feux ne se déclenchent pas tout seuls”

De l’avis unanime, les soldats du feu ont, une nouvelle fois, réalisé, sur terre comme dans les airs, au péril de leur vie, un travail extraordinaire. Une action qui a permis de protéger des vies et des biens. La réaction de la population face à ces in cendies est aussi à souligner. “Les pompiers ont été fantastiques, les habitants ont fait preuve de civisme et, grâce à cela, on a pu éviter les pertes humaines et les destructions d’habitations, indiquait, dans nos colonnes, Jean-Claude Galletti, maire de Pietracorbara.

Le bilan est, cependant, suffisamment désolant pour que chacun tente de trouver des responsabilités. Et l’incendiaire – les incendiaires – est la cible d’une vindicte qui ne demande qu’à s’exprimer. Ceux qui “craquent” l’allumette ne sont pas un mythe.

“Les feux ne se déclenchent pas tout seuls, en pleine nuit, à l’écart des routes”,s’emportait récemment le maire de Palneca, Pierre Santoni. Dans ce secteur du Haut-Taravo, le dernier grand feu remontait à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans des zones plus traditionnellement exposées, le constat est identique. Dans la vallée de la Gravona, on a aussi observé ces départs de feux nocturnes, dans la région d’Appietto et de Villanova ou dans le Sartenais, les mises à feu simultanées ne laissent pas de doute. Pas plus qu’à Bastelica, où la forêt a été dévastée… au mois de mars.

Une très forte pression incendiaire est observée cet été, dans diverses microrégions de Haute-Corse avec, depuis le 20 juin, 216 départs de feux alors qu’il y en a eu au total 114 lors de la campagne feux de forêts 2016.

Bien sûr, il y a les feux accidentels de la Testa Ventilegne ou du terrain militaire de Casta. Mais l’imprudence humaine a été identifiée dans les deux cas.

Mais l’incendiaire (ou le pyromane) n’est pas si simple à intercepter. “En dehors du flagrant délit, il est très rare d’y parvenir”, reconnaissent les enquêteurs de la gendarmerie, particulièrement mis à contribution ces derniers mois. Un enquêteur souligne cependant l’importance des témoignages citant “la réaction citoyenne” qui a permis à la police d’interpeller un suspect après une succession de mises à feu dans le quartier résidentiel d’Agliani au sud de Bastia.

Canicule, sécheresse, vent

Les années se suivent mais ne se ressemblent pas. Entre 2016 et 2017, la différence tient aux conditions météo. Les fortes chaleurs, l’absence de précipitation et le vent sont les meilleurs amis du feu. Et les diverses mises en garde des pompiers ou des préfectures n’ont manifestement pas eu d’effet.

“Lorsqu’un feu débute on peut l’éteindre avec un verre d’eau, au bout de deux minutes, il faut un seau, au-delà de cinq minutes il faut intervenir”, disent les pompiers qui redoutent la multiplication des départs simultanés. L’autre préoccupation des soldats du feu tient à la prolongation de cette situation. Plus la sécheresse dure et plus les risques sont importants. De quoi scruter le ciel, en attendant la pluie.

Exemple du travail effectué sur le terrain par la cellule technique d’investigation sur les incendies de forêt (CTIIF), unité interservices dont l’expertise sert aux enquêtes judiciaires. Les flèches rouge et orange indiquent le sens de propagation du feu, la grise son point de départ. PHOTO CTIIF 2B

Ils interviennent sur une zone d’incendie comme sur une scène de crime tels des experts en police technique et scientifique. Les membres de la cellule technique d’investigation sur les incendies de forêt (CTIIF), outil mis au service des enquêtes judiciaires, arpentent et étudient les zones brûlées en quête d’indices susceptibles de les aider à déterminer le lieu de départ du feu et son origine : naturelle, accidentelle ou criminelle.

Une fois que le point d’éclosion des flammes est établi, “l’endroit est gelé comme une scène de crime”, indique un gendarme amené à travailler au sein de cette cellule. Ils sont 25 comme lui, au sein du groupement départemental de gendarmerie de la Haute-Corse, à être habilités pour ce type de mission.

Alliées au sens de l’observation de ces experts, les données recueillies sur la météo, le niveau de sécheresse, la forme du feu et sa propagation, la nature du couvert végétal, etc., et les éventuels indices trouvés sur le terrain sont autant d’informations techniques qui pourront ensuite aider les gendarmes ou policiers, en charge de l’enquête judiciaire, à définir “une hypothèse de travail”.

C’est-à-dire à “fermer des portes” dans le cas où l’origine accidentelle ou naturelle (la foudre par exemple) est établie. Ou bien à donner une orientation judiciaire dans le cas d’une suspicion d’acte volontaire.

La CTIIF n’a pas vocation à chercher l’auteur mais des indices . Sachant que si un mégot de cigarette suffit à provoquer un incendie, les pyromanes sont malheureusement très ingénieux au vu des dispositifs de mise à feu à retardement que certains utilisent. “D’où l’importance aussi, comme pour toute enquête, des témoignages”, souligne ce gendarme.

La CTIIF, un groupe d’experts interservices

Dès que certains critères sont remplis, la CTIIF peut être activée par un officier de police judiciaire, sa mission s’effectue ensuite sous l’égide du parquet de la République. À titre d’exemple, la cellule de Haute-Corse a été sollicitée à treize reprises depuis le début de cette année.

Cette unité repose sur un fonctionnement interservices et la pluridisciplinarité. Elle comprend, en effet, trois membres : un technicien forestier (de la direction des territoires et de la mer ou de l’Office national de la forêt), un sapeur-pompier, un gendarme ou un policier. “Chacun, signale le gendarme, apporte ses compétences et ses savoirs propres à son domaine d’action : la connaissance du biotope pour les forestiers, du feu pour les pompiers, le travail d’enquête en ce qui nous concerne ainsi que les policiers.”

L’unité RCCI, un outil d’analyse propre aux pompiers

Partie prenante dans la CTIIF, le service départemental d’incendie et de secours de Haute-Corse dispose, par ailleurs, d’une cellule interne qui constitue aussi un outil d’expertise mais dont la vocation est différente.

La mission des agents RCCI (recherche des causes et des circonstances des incendies) est d’étudier “les mécanismes et le développement des feux afin de mieux les comprendre et les appréhender” et de faire remonter ces informations auprès des services opérationnels “afin d’adapter le dispositif de lutte sur le terrain”, précise le capitaine Joseph Mariani, chef du bureau prévisions du Sdis 2B qui supervise les agents RCCI (cinq pompiers sont habilités pour les incendies de forêt et deux pour les feux urbains).

 

“C’est une science qui, même si elle est encore neuve, est utile à la lutte ainsi qu’à la formation des pompiers” en particulier en ce qui concerne les incendies de forêt. “Chaque feu étant différent, les rapports RCCI permettent d’affiner les connaissances”, déclare le capitaine Mariani, et complètent celles que les pompiers ont “de manière empirique. C’est une plus-value”.

Des maires qui veulent s’organiser pour mieux lutter

Les cris de colère (ou de désespoir) des maires se sont multipliés cet été. À l’aune du désastre constaté.

Il y a quelques semaines, le premier magistrat de Vero, Christian Leca avait appelé chacun à “prendre ses responsabilités”, en assurant qu’il prendrait les siennes.

Il compte désormais s’associer à d’autres édiles de la région d’Ajaccio pour mettre en place des actions communes. “J’ai été contacté par le maire de Tolla, Dominique Vincenti, mais je pense que d’autres maires de la vallée de la Gravona, comme ceux de Carbuccia, d’Ucciani ou de Peri vont être dans la même démarche”, dit-il.

Indivision

En prévision, des comités communaux ou intercommunaux contre les feux. “Nous devons nous rencontrer à la fin de l’été pour mettre en place des actions concertées”, précise Christian Leca. À Peri, Xavier Lacombe a déjà mis en place un comité communal. “Nous effectuons des veilles, de façon à dissuader les incendiaires et à prévenir rapidement les secours”, explique-t-il. Lorsque l’on demande à ces élus s’ils ne pourraient pas mettre plus encore l’accent sur le débroussaillement, ils sont peu convaincus.

“Le débroussaillement n’est obligatoire qu’autour des habitations, selon le code forestier. Mais il est obligatoire sur 50 mètres. C’est-à-dire que cela empiète souvent sur le terrain du voisin. Si celui-ci est composé de gros maquis c’est compliqué”, explique Xavier Lacombe.

“La loi dit aussi qu’il faut l’accord du propriétaire pour intervenir sur son terrain. Et souvent, il est difficile de trouver le propriétaire, lorsque les biens sont en indivision. Les communes n’ont pas les moyens de se substituer pour ensuite ne jamais être remboursées”, soupire Christian Leca. “C’est une loi nationale qui dit aussi que l’on doit débroussailler sur une distance de 20 mètres en bordure de route. En montagne, c’est impossible”, poursuit-il.

 

Il est finalement plus simple de traquer l’incendiaire.

La pression incendiaire toujours aussi forte à Appietto 45 ans après le drame

Le passé est là pour nous rappeler à quel point une mise à feu peut avoir des conséquences tragiques. Sur la route qui monte au col San Bastianu, à Appiettu, une stèle rend hommage à Philippe Bressy et à Jean-Louis Arbori. Le 25 août 1972, ces deux pompiers volontaires de 16 ans ont perdu la vie en tentant de maîtriser un sinistre.

Hier matin, les autorités civiles et militaires se sont jointes aux deux familles lors d’une cérémonie en leur mémoire. Les représentants du Sdis de la Corse-du-Sud, de la préfecture de région, du conseil départemental et de la collectivité territoriale ont déposé une gerbe de fleurs.

Source de l’article : Corse Matin

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